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LE MAGAZINE FRANCOPHONE DE MAJORQUE
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Légendes & mystères · Majorque

Y a-t-il vraiment des ovnis à Majorque ?

Entre le témoignage d'un équipage de ligne, une interception militaire jamais élucidée et un démenti officiel de l'armée en 1992, j'ai voulu séparer ce qui est prouvé de ce qui relève de la légende à Majorque.

Y a-t-il vraiment des ovnis à Majorque ?
Photographie d’archive : Pep Climent / Diario de Mallorca, 1979. Crédit repris de la version originale.

Un pilote de ligne, un avion de chasse, et une archive militaire qui a fini par se démentir elle-même

Expediente 920731 — note officielle de l'État-Major de l'Armée de l'Air espagnole, 31 juillet 1992. Document déclassifié, Biblioteca Central del Ejército del Aire.

Je vis à Majorque depuis un an, et j'entends régulièrement cette question, mi-sérieuse mi-amusée : est-ce que l'île a vraiment son propre mystère ovni ? La réponse honnête est plus intéressante que le folklore : oui, il existe un dossier solide, officiellement documenté — et non, ce n'est pas ce qu'on imagine.

J'ai fait le travail de tri, avec le même protocole que pour mes autres enquêtes patrimoniales : séparer ce qui est un fait établi, ce qui reste débattu, et ce qui relève clairement de la légende.

L'ESSENTIEL EN BREF

Le cas le plus documenté ne s'est pas passé à Majorque mais concerne un vol parti de Palma : le Cas Manises (1979), déclassifié par le Ministère de la Défense espagnol en 2016. À Sóller, une photo prise la même nuit reste contestée. Et en 1992, l'armée elle-même a démenti une version exagérée qui circulait dans la presse. Le reste — rassemblements, apparitions de 1967 — relève du folklore local, pas de la preuve.

Le Cas Manises, le dossier qui a marqué toute l'ufologie espagnole

Le 11 novembre 1979, le vol TAE JK-297, parti de Palma avec 109 passagers à bord, approche de l'aéroport de Manises (Valence) vers 23h. Le commandant Francisco Javier Lerdo de Tejada observe deux lumières rouges qui s'approchent dangereusement de l'appareil. Il tente une manœuvre d'évitement — les lumières suivent le même mouvement. Il demande et obtient un atterrissage d'urgence. Ni le centre de contrôle de Barcelone ni celui de Madrid n'ont rien détecté au radar à ce moment-là.

Un Mirage F-1 décolle alors de la base d'Albacete, piloté par le capitaine Fernando Cámara, pour intercepter l'objet. Après plusieurs heures de poursuite, il n'est jamais rattrapé. L'affaire est prise si au sérieux qu'en septembre 1980, le député Enrique Múgica interpelle le gouvernement espagnol au Congrès des Députés à ce sujet. En 2016, le Ministère de la Défense déclassifie 80 dossiers officiels sur des cas ovnis, dont celui-ci, consultables sur bibliotecavirtual.defensa.gob.es. Le Caso Manises reste considéré comme le cas le plus documenté de toute l'ufologie espagnole.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Une explication rationnelle sérieuse existe : dans son livre El Expediente Manises (1998), le chercheur Juan Antonio Fernández Peris avance que les lumières étaient en réalité les flammes de la raffinerie d'Escombreras, à Carthagène, visibles et déformées à grande distance. Vicente-Juan Ballester Olmos, chercheur ayant collaboré à la déclassification, reconnaît des zones d'ombre sans trancher définitivement. Et les témoignages de l'équipage, combinés à des détections radar multiples et simultanées, restent difficiles à expliquer entièrement par un phénomène situé à plus de 300 km.

Aucun camp n'a raison à 100% dans ce dossier — et c'est précisément ce qui en fait un cas sérieux plutôt qu'une légende.

Sóller, le « triangle du silence » mallorquin

La même nuit du 11 novembre 1979, à Sóller, un mécanicien nommé Pep Climent photographie une lumière au-dessus du Puig de l'Ofre. La photo est publiée dans le Diario de Mallorca le 16 novembre. Les négatifs sont confisqués par des militaires le lendemain et n'ont jamais été restitués publiquement.

Son authenticité reste contestée : un analyste américain y a vu un simple reflet solaire sur l'objectif, pas un objet réel.

Sóller et la Serra de Tramuntana ont été, des années 1950 aux années 1990, un vrai point chaud de l'ufologie espagnole, documenté dans la presse locale de l'époque. Dès mars 1950, le quotidien Baleares rapporte l'histoire du photographe allemand Enrique Haussmann, ébloui par une lumière alors qu'il partait photographier un lever de soleil. En 1979, un avion militaire piloté par le commandant Jaime Ordovás Artieda rapporte, à 26 000 pieds au-dessus de Sóller, l'apparition fulgurante d'une lumière blanche triangulaire, disparue tout aussi vite. Les deux pilotes sont auditionnés plusieurs jours par l'Armée de l'Air. Conclusion officielle : il s'agissait de la planète Vénus — une conclusion que certains observateurs jugent difficilement compatible avec la description (forme triangulaire, vitesse, disparition instantanée).

1992 : quand l'armée dément elle-même la légende

Voici l'archive la plus révélatrice de tout ce dossier. Le 31 juillet 1992, l'État-Major de l'Armée de l'Air espagnole (Mando Aéreo de Combate, Section Renseignement) publie une note officielle — Expediente 920731, EVA-7 Sóller — en réaction à un article du magazine Año Cero intitulé « Misterios del Triángulo del Silencio ». Cet article citait un « colonel Pedro Crespi », présenté comme ancien chef de la base aérienne de Puig Major, affirmant avoir découvert un « triangle cosmique » dans les Baléares, avec des objets détectés à une vitesse de 540 500 km/h.

La note officielle dément expressément ces affirmations : Pedro Crespi n'a jamais été chef de cette base, mais chef Communications et Électronique. L'autre officier cité tenait, à l'époque des faits allégués, un grade bien inférieur à celui que l'article lui prêtait. Et la vitesse annoncée est physiquement absurde pour un objet détecté par un radar terrestre.

C'est un cas rare et précieux : celui où les archives officielles elles-mêmes démentent une affirmation médiatique exagérée. Ça n'enlève rien au Cas Manises, qui reste solide — mais ça montre à quel point il faut trier le vrai du sensationnalisme sur ce sujet.

Les récits à ne jamais confondre avec des faits

En 1978, suite à l'engouement pour Rencontres du troisième type de Spielberg, plusieurs centaines de curieux se seraient rassemblés de nuit au Puig Major pour un « contact extraterrestre » qui, de l'aveu des médias eux-mêmes, n'a jamais eu lieu.

Fin des années 1930, environ 80 soldats du camp nationaliste auraient observé trois engins au-dessus de la Fortalesa de Pollença — répété dans plusieurs médias mallorquins, mais sans aucune source primaire (rapport militaire, témoignage nommé) identifiée à ce jour.

Le 7 juillet 1967 à Palma, selon le catalogue ufologique URECAT, la fille du « comte de Ribas » aurait aperçu deux petits êtres dans le patio de sa demeure. Les analystes eux-mêmes qualifient ce cas de témoignage unique, sans observateur qualifié.

Ce que ça raconte, au fond

Le Cas Manises reste, sur le papier, le dossier ovni le plus documenté de toute l'ufologie espagnole : témoignage d'équipage, interception militaire, interpellation au Congrès, dossier officiellement déclassifié — avec, en face, une explication rationnelle sérieuse qui n'est pas à cacher. Sóller reste le territoire mythique de l'ovni mallorquin, entre photo contestée et conclusions officielles elles-mêmes discutées. Et le reste — le rassemblement de 1978, la Fortalesa, Mademoiselle de Ribas — relève du folklore local, à savourer comme tel, pas comme preuve.

À Majorque, comme ailleurs, la plupart des lumières s'expliquent. Mais un noyau dur, documenté par l'armée elle-même, n'a jamais été expliqué officiellement. C'est cette honnêteté-là que je préfère à tout sensationnalisme.

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